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La Guilde des Scénaristes :Profession Scénariste #7 Emmanuel Courcol
Affiche "Dix pour cent" saison 2  

Ce mercredi 10 mai, seront diffusés les deux derniers épisodes de la saison 2 de Dix pour cent. Fanny Herrero, la créatrice et directrice de collection de la série, nous parle de l’écriture collective et de son statut qui a évolué depuis la saison 1.

triangle orange
tirangle gauche titre film DIX POUR CENT tirangle droit titre film
La saison 2 de Dix pour cent est diffusée dix-huit mois après la saison 1. Quand est-ce que tu as lancé l’écriture ?
Fanny Herrero

La saison 2 a été commandée au printemps 2015, quand France 2 a eu la vision globale de la saison 1 qu’on était en train de terminer. Mais on ne se faisait pas d’illusion, on savait que le couperet, ce serait la diffusion (en octobre). On a pris notre temps pour écrire les arches, lancer les premiers épisodes... C’est la diffusion qui nous a mis la pile ! Dans l’écriture, on est assez lents - c’est très difficile pour nous d’élaborer les arches et les six épisodes en moins de 9 ou 10 mois -, et j’en prends la responsabilité. J’ai du mal à vraiment « tayloriser » l’écriture, il y a toujours de la place pour le doute… Et puis je me réserve un temps de vie en dehors, pour ne pas imploser. On est dans une méthode un peu artisanale, je n’en rougis pas, sans le revendiquer non plus. La chaîne aimerait qu’on fasse plus d’épisodes ou qu’on les fasse plus vite, voire les deux ! Mais ils savent aussi que c’est notre façon d’obtenir des textes solides, avec des dialogues très travaillés. Et puis la spécificité sur Dix pour cent, c’est que nous devons aller chercher des stars de cinéma qui n’ont pas l’habitude de venir à la télévision, et ça prend du temps. Pour les convaincre, il faut avoir des textes très aboutis. Sur une série classique, quand les textes sont prêts, on commence la prépa. Nous, c’est à partir de ce moment qu’on cherche nos guests-stars ! Parfois ils disent oui tout de suite, parfois il faut un peu réécrire, parfois ils disent oui mais on réalise après coup qu’ils n’ont pas les disponibilités aux dates où nous tournons, donc on doit aller chercher quelqu’un d’autre... D’où ces dix-huit mois entre les deux saisons.

 
Présente-nous ton équipe de scénaristes et ta technique de travail
Fanny Herrero

On commence par les arches. Pour la saison 2, je les ai conçues avec mes auteurs « piliers » Benjamin Dupas et Eliane Montane, mais aussi avec Géraldine de Margerie, une auteur plus junior dont je suis tombée amoureuse du travail (les fameux « Tutotal » sur Arte). J’avais envie de convier un cerveau différent, frais, moins habitué aux réflexes de la télé – ce que j’avais déjà fait en saison 1 en collaborant avec Camille Chamoux sur l’épisode 2.
Ensuite on découpe les arches en épisodes, qui sont attribués à un auteur ou un binôme d’auteurs : Benjamin Dupas (épisodes 1 et 5) ; Sabrina B. Karine et Anaïs Carpita (épisode 2) ; Cécile Ducrocq (épisode 3) ; Eliane Montane (épisode 4) ; Camille Pouzol et Eliane Montane pour le 6, avec un coup de main de la part de Jeanne Herry, la réalisatrice.
On organise nos séances de travail par blocs de deux épisodes : on réfléchit et on construit les intrigues ensemble, c’est une sorte de mini-atelier. Comme nos arches sont assez fouillées, on passe davantage de temps sur les intrigues guests que sur le feuilletonnant. Cela représente en moyenne cinq à six séances de travail. A partir de là, les auteurs rédigent une V1 de beatsheet, un document assez détaillé de 15 à 20 pages, intrigue par intrigue, qui se situe entre le synopsis et le séquencier. On fait plusieurs allers-retours entre nous, ainsi qu’avec les producteurs, avant d’envoyer à la chaîne. Je suis co-auteur, mais c’est l’auteur qui rédige (et qui est mieux payé que moi pour cette étape du travail). Ensuite, une fois que la beatsheet est validée, l’auteur fait la V1 dialoguée tout seul (et il touche seul cette échéance), mais souvent je commence déjà à m’impliquer avant d’envoyer aux producteurs et à la chaîne. Puis nous faisons la V2 dialoguée vraiment ensemble, et après, je prends en charge seule toutes les étapes qui suivront, ce qui est bien plus que du « lissage ». En tout, nous faisons généralement un minimum de 4 versions, mais ça peut aller jusqu’à une bonne dizaine !
Entre la saison 1 et 2, j’ai demandé à ce qu’on limite les étapes de lecture (nous avons ainsi supprimé le synopsis), pour que nos interlocuteurs (producteurs et chaîne) aient un regard plus frais, et du coup un apport plus fructueux pour nous. Quand il y a moins de versions, je trouve qu’on soigne davantage les textes que l’on rend, et finalement, on gagne du temps.

 
équipe "Dix pour cent"
Triangle sous photo blanc
La série est créée par toi, Fanny Herrero, mais Cédric Klapisch était le producteur artistique de la saison 1. Comment s’est passée votre collaboration ?
Fanny Herrero

J’étais très heureuse que quelqu’un de cette envergure et de cette compétence soit présent à la production artistique. Moi j’en aurais été incapable,  je n’avais pas suffisamment de bouteille. Heureusement qu’il était là ! Mais venant du cinéma, il n’était pas habitué à collaborer de façon aussi étroite avec un auteur. Il n’avait pas le réflexe d’intégrer la vision du scénariste. Le temps de la finalisation des textes et du casting, ça s’est très bien passé, mais ensuite, plus la prépa avançait, plus ça devenait difficile, on s’est accrochés sur des choix à faire. On est parvenus à collaborer, mais dans une certaine tension. Heureusement avec les deux autres réalisateurs, c’était plus apaisé ! Et puis j’avais aussi une relation suffisamment forte avec mes producteurs pour rester toujours présente et pouvoir faire mes retours sur les rushes, le montage, la musique, etc. Malgré les tensions - ou peut-être grâce à elles ! -, je commençais doucement à conquérir ma place. Pour la saison 2, nous avons décidé avec mes producteurs de consolider cette position, en allant ensemble démarcher les réalisateurs, en leur expliquant simplement que dans une série télé, le réalisateur doit marcher main dans la main avec l’auteur principal. Mon contrat a donc naturellement évolué, je suis désormais conseillère artistique.

 
En quoi consiste ce poste exactement ?
Fanny Herrero

Il s’agit d’être associée à toutes les décisions importantes qui concernent la fabrication de la série, de la préparation à la livraison des épisodes terminés. Les réunions importantes, que ce soit à propos des costumes, des décors, du casting, ne se font pas sans moi, ou au moins sans que j’en sois informée et que je choisisse de ne pas y venir. Je vais aussi le plus souvent possible sur le tournage, environ trois fois par semaine, parfois plus quand c’est en studio. Cette année, j’ai eu un bébé, donc à un moment j’ai été obligée de m’éloigner un peu du tournage, mais je suis revenue dès que possible ! Le plateau, c’est clairement pour moi le territoire du réalisateur, et je le respecte énormément. Si j’ai quelque chose à dire, je ne m’adresse pas directement aux comédiens, mais au réalisateur. Parfois, ça me démange de mettre mon grain de sel ! Mais je fais toujours cet effort de comprendre le choix du réalisateur, et de respecter sa façon de mener son équipe. Ensuite, toujours en dialogue avec les réalisateurs, je passe régulièrement dans la salle de montage, au studio de musique…
Les contours de ce poste, on les définit en avançant, en progressant. L’expérience entraîne de la compétence ! Et du coup, cette place qu’il a fallu conquérir, je pense qu’aujourd’hui mes producteurs la reconnaissent comme légitime et bénéfique. Quand il y a des résistances, c’est juste que chacun redoute de perdre sa place, c’est pour ça que les scénaristes ont dû souvent lutter pour s’imposer, parce qu’ils « menaçaient » les producteurs ou les réalisateurs qui redoutaient de perdre leurs prérogatives. Au final, le plus important, c’est juste de faire la meilleure série possible, et pour cela, il faut faire en sorte que chacun apporte ce qu’il a de meilleur.

 
fanny herrero & jeanne herry
Triangle sous photo blanc
Es-tu intéressée financièrement au succès de la série ?
Fanny Herrero

Eh non ! Dix pour cent est disponible sur Netflix dans le monde entier, on l’a vendue en Angleterre et au Canada pour en faire un remake, mais je ne touche rien là-dessus. Il faut dire que je suis créatrice, mais je n’ai pas eu l’idée originale, c’est ce qui a limité mon agent aimé et regretté, Lionel Amant (décédé cette année), lors de la négociation sur mon intéressement. Aujourd’hui je le regrette, je trouve que c’est injustifiable de ne pas associer les auteurs-créateurs au succès de leurs œuvres. De façon générale, il me semble d’ailleurs que l’ensemble des auteurs d’une série, à qui l’on demande d’écrire vite et bien des séries originales qui peuvent s’exporter à l’international, devraient être intéressés financièrement, à des niveaux différents bien sûr. Il y a un vrai combat collectif à mener sur ce sujet.

 
Tu as connu une belle reconnaissance médiatique dès la première saison.
Fanny Herrero

Je crois que progressivement, les journalistes vont se rendre compte que les auteurs ont des choses concrètes et profondes à raconter sur leurs films ou leurs séries, et que ça mérite qu’on s’y attarde. Malheureusement, pour qu’on s’intéresse à nous, il faut que nous soyons connus, mais si on ne parle jamais de nous, nous ne serons jamais connus : bref, c’est un cercle infernal ! Je sais que lorsqu’on est exposé, ça peut entraîner des jalousies, j’ai parfois peur de ça. Mais j’aime parler de Dix pour cent, de mon travail, de l’écriture, et aussi de ma profession, de mes collègues. Je suis assez corporatiste ! Quand on m’a proposé d’être interviewée dans Gala en saison 1, avec mon père et mon frère, au début je ne voulais pas, je ne me sentais pas à l’aise avec le côté « people » du magazine, je me demandais ce que j’allais faire là ! Mais après je me suis dit qu’on peut pas râler parce qu’on ne s’intéresse pas à nous, qu’on n’est pas suffisamment reconnus publiquement, et refuser d’être dans Gala. Il fallait y aller aussi pour que les auteurs entrent, comme les comédiens ou les réalisateurs, dans la catégorie des gens auxquels on s’intéresse, et qui peuvent eux aussi assurer la promo. On est vraiment des « talents », il faut prendre cette place !

 
Combien de temps consacres-tu à Dix pour cent ?
Fanny Herrero

100 % de mon temps ! Je ne peux rien faire d’autre. Mais je m’autorise une vraie liberté d’organisation, qui me permet d’avoir une vie de famille, de souffler un peu les week-ends, de prendre un minimum de vacances, la vie quoi ! Et encore, j’aimerais tellement avoir plus de temps pour aller davantage au cinéma, voir des expos... Si on ne fait que travailler, qu’est-ce qui nourrit l’écriture ?

 
As-tu d’autres projets ?
Fanny Herrero

Je suis tellement immergée dans Dix pour cent que je ne pense qu’aux vacances, pas à écrire autre chose ! Là, on travaille sur l’écriture de la saison 3 dont le tournage est prévu en janvier 2018. On ne sait pas encore combien de saisons ça va durer. J’ai des envies de cinéma, tout en sachant que la position du scénariste y est nettement moins reconnue. Mais j’aime bien la possibilité de me mettre au service d’un réalisateur, de me glisser dans le projet d’un autre, ça me ferait du bien je pense. Peut-être aussi qu’un jour, je passerai à la réalisation, pourquoi pas en réalisant un épisode de Dix pour cent ? Je ne sais pas si ça se fera, mais ça me titille.

 

Interview réalisée par Marc Kressmann pour la Guilde française des scénaristes.

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